22/09/2026
Page d’histoire : Il s’appelait Justin-Marie Bomboko Lokumba
( ou l’homme qui a contresigné avec patrice Emery Lumumba l’acte d’indépendance du Congo)
Une coutume congolaise
La République Démocratique du Congo est peuplée aujourd’hui d’environ 105 millions d’habitants ; repartis traditionnellement en quatre grandes communautés linguistiques: les bantoues (Mongo, Luba, Tetela, Kongo, Nande, …), les soudanais (Ngbandi, Ngbaka, azande, lendu, …), les nilotiques (Alur, Hema, Tutsi, …) et les pygmées (Twa, Mbote, Tshwa, …). Certaines tribus de la République Démocratique du Congo, bien qu’appartenant à des communautés linguistiques différentes, peuvent néanmoins avoir des coutumes ou pratiques sociales similaires. C’est le cas, par exemple, des Mongo et des Ngbandi. Ces deux tribus du Congo reconnaissent à une tante mariée, le droit de donner à son mari, pour des raisons de natalité, sa propre nièce comme coépouse.
Marie-Madeleine Yemo, la coépouse de sa tante
Un exemple édifiant de cette pratique chez les Ngbandi nous est donné par le président Mobutu lui-même dans le livre « Dignité pour l’Afrique ». Dans cet ouvrage, le président du Zaïre nous raconte comment sa mère Marie-Madeleine Yemo était devenue la coépouse de sa tante. Celle-ci était la femme d’un grand chef coutumier Ngbandi du nom de Kanga-Yani. Marie-Madeleine Yemo aura, de ce mariage avec Kanga-Yani, le mari de sa tante, deux enfants: un garçon, Movoto, et une fille, Francesca Mungbele. Yemo finira par s’enfuir de ce mariage coutumier, au vrai sens du terme, pour aller épouser à Lisala un jeune cuisinier Ngbandi du nom d’Alberic Gbemani avec qui elle aura quatre garçons. Joseph-Désiré Mobutu étant l’ainé du couple Yemo-Gbemani.
Francisca Bombelenga, coépouse de sa tante
Quand on revient chez les Mongo, dans le secteur de Losanganya, territoire de Bolomba, dans la province de l’Equateur, on retrouve le même scenario à propos d’un garçon qui deviendra un grand homme politique de notre pays. Un chef de clan Mongo du nom de Loma Eefe à trois épouses. L’une de ses épouses, ayant pris de l’âge, fait venir de son village d’Ilanga sa nièce Bombelenga Lokango Francisca, pour assurer une progéniture à son vieux mari. De l’union du chef Loma Eefe et de Francisca Bombelenga naîtra le 22 septembre 1928 à Boleke un petit garçon du nom de Justin-Marie Bomboko.
A l’âge de cinq ans (en 1933), le petit Bomboko est repéré par les missionnaires catholiques pour sa vivacité d’esprit. Les religieux belges le récupèrent et l'amènent à l’internat à la mission catholique de Bolima. Francisca Bombelenga, sa mère, abandonne sa tante dans son mariage polygamique, quitte son village Bosilela et s’installe en face de la mission catholique où son petit Justin-Marie Bomboko est interné. De temps en temps, elle parvient à voir son fils et à lui mijoter des petits plats et lui prodiguer de l’affection maternelle dont les enfants ont tellement besoin à cet âge.
A son poste de surveillance discrète de son fils Justin-Marie Bomboko, Francisca Bombelenga va rencontrer l’homme de sa vie. Un certain Joseph Ikonzi, cuisinier de son état à la mission catholique de Bolima. Les deux amoureux vont se marier. Ils auront deux garçons, les demi-frères de Justin-Bomboko : Georges Bosaka Bongonda et Joseph (dit Jeff) Ikonzi Ilombe. Brillant élève, Justin-Marie Bomboko va survoler ses études primaires. Pour les études secondaires, il est envoyé, par les prêtres, à l’Ecole Normale des Pères du Sacré-Cœur de Bamanya à Mbandaka (1941-1945) où il est le protégé du père Gustaaf Hustaert. Sa mère le suit à Mbandaka.
Justin-Marie Bomboko, étudiant à Lovanium-Kisantu
Son diplôme du cycle secondaire en poche, Justin-Marie Bomboko est inscrit à la faculté des sciences politiques et administratives de Lovanium-Kisantu, qui était l’embryon de la future université Lovanium de Kinshasa. C’est à Lovanium-Kisantu que Bomboko fait la connaissance de Jonas Mukamba, Jean Litho (le cousin de Joseph-Désiré Mobutu, le futur Marechal du Zaïre), Albert Ndele, Tshimbalanga, Nzenza. . .
Il obtient son diplôme en 1951 et sort premier de sa promotion. Il revient travailler comme commis de l’Administration provinciale à Mbandaka de 1952 à 1955. Il devient aussi le rédacteur en chef d’un journal local dénommé Mbandaka. C’est en cette année 1955 que la vie de Justin-Marie Bomboko va prendre un virage important à la suite d’un heureux concours de circonstances.
L’AT David Heinnart accorde une bourse d’études à Justin-Marie Bomboko
En 1946, un jeune belge d’origine flamande, David Heinnart, âgé de 25 ans (il était né le 28 décembre 1921), est envoyé comme administrateur de territoire à Befale dans la province de l’Equateur. Il y créera la « Colonie Agricole pour Relégués Dangereux » (CARD) d’Ekafela ; devenue aujourd’hui la célèbre prison d’Ekafela. Il se trouve qu’en 1955, l’administrateur du territoire David Heinnart fait l’intérim du gouverneur de province à Mbandaka. Parmi les tâches à accomplir, il doit sélectionner un jeune congolais qui bénéficiera d’une bourse pour aller étudier en Belgique. Et parmi les collaborateurs congolais de l’administration provinciale, David Heinnart découvre le jeune et brillant Justin-Marie Bomboko qu’il va évidemment sélectionner. Le jour du départ de son fils pour Bruxelles, Francisca Bombelenga va s'évanouir à l'aéroport de Ndjili, au moment du décollage de l'avion qui emporte son Justin dans les airs.
Justin-Marie Bomboko débarque en Belgique en 1955 et s’inscrit à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) à la faculté des sciences politiques, diplomatiques et administratives. Il sera le premier diplômé congolais de cette université.
Justin-Marie Bomboko et les frères Elesse
Ouvrons ici une parenthèse. C’est vers la fin de sa vie, quelques mois avant sa mort, que Justin-Marie Bomboko va découvrir par hasard que le général Michel Elesse et son jeune frère Jean-Marie Elesse, deux métis Mongo qui gravitent dans son environnement depuis de décennies sont en réalité les enfants de son bienfaiteur flamand David Heinnart. Voici comment cela s’est passé. Un jour de fin 2013, pendant sa visite au patriarche Bomboko alité à Kinshasa, Jean-Marie Elesse reçoit de Bruxelles un appel de son père David Heinnart. Elesse informe son père qu’il est chez une autorité du pays, il ne peut donc pas lui parler et il va le rappeler. Son père lui demande le nom de l’autorité en question. Jean-Marie Elesse lui répond qu’il s’agit de Justin-Marie Bomboko. David Heinnart demande alors à Jean-Marie de lui passer Bomboko. Jean-Marie informe le patriarche qu’un vieux belge souhaite lui parler au téléphone. Bomboko prend l’appel et découvre, avec surprise, qu’il s’agit de David Heinnart, l’ancien administrateur du territoire de Befale qui lui avait accordé une bourse d’études pour l’ULB en 1955 à Mbandaka. Deuxième surprise, Bomboko apprend de David Heinnart lui-même que le général Michel Elesse et Jean-Marie Elesse sont ses enfants qu’il avait eu avec sa compagne Mongo Hélène Mboyo durant son mandat d’AT à Befale. Justin-Marie Bomboko est resté bouche bée. Refermons la parenthèse et revenons au parcours de Bomboko.
Un étudiant brillant et engagé
Pendant ses études universitaires, Justin-Marie Bomboko est très engagé sur le plan politique et philosophique. En effet, il sera affilié au parti libéral belge et membre du cercle du libre examen, Président de l’Union Générale des Etudiants du Congo-Belge et du Ruanda-Urundi, secrétaire de l’Union Royale des Congolais en Belgique. Il obtient sa licence en sciences politiques, diplomatiques et administratives de l’ULB en 1959. Une deuxième licence en journalisme en poche, il devient chargé de recherches à l’institut Solvay, l'institut de sociologie de l'ULB.
Le début des activités politiques de Justin-Marie Bomboko
Au début de l’année 1960, Justin-Marie Bomboko crée le parti UNIMO (Union des Mongo) dont il est le président. Il est admis comme observateur à la Table-Ronde politique de Bruxelles du 20 janvier au 20 février 1960. A la fin de ce dialogue Belgo-congolais qui a adopté le principe et les modalités de l’indépendance du Congo, Justin-Marie Bomboko est nommé le 7 mars 1960 membre de la commission politique instituée auprès du ministre du Congo-Belge et du Ruanda-Urundi. Cette commission politique est chargée d'appliquer les résolutions de la Table-ronde. Justin-Marie Bomboko fait office de porte-parole de cette structure à la Table-Ronde économique d’avril 1960 où il côtoie Mario Cardoso, Joseph-Désiré Mobutu et Antoine Kiwewa, les délégués du MNC-Lumumba à ladite conférence.
Elu député national, Justin-Marie Bomboko est nommé ministre des Affaires étrangères par Patrice Emery Lumumba
Aux élections générales de mai 1960, Justin-Marie Bomboko remporte le siège de député national (UNIMO) de Mbandaka; le secrétaire général de son parti UNIMO, Léon Engulu, gagne le siège de député provincial du chef-lieu de la province de l’Equateur. Nommé formateur du gouvernement, Patrice Emery Lumumba considère que, malgré la majorité absolue que détient sa coalition « Alliance nationale » au parlement, il se doit de former un gouvernement d’union nationale dans lequel toutes les grandes sensibilités politiques du pays sont représentées. C’est ainsi que Justin-Marie Bomboko est nommé par le premier ministre Lumumba ministre des Affaires étrangères. Tandis que Joseph-Désiré Mobutu, que Patrice Lumumba a fait revenir de Belgique, est vice-ministre (secrétaire d’Etat) auprès du Premier ministre sur le quota MNC-Lumumba. Le 24 juin 1960, le gouvernement Lumumba est investi au Parlement. Le 30 juin 1960, le président de la République Joseph Kasa-Vubu proclame, devant les membres du parlement et du gouvernement Congolais, le roi des Belges et les représentants du gouvernement Belge, les invités de marque, l’indépendance de la République du Congo.
La signature de l’acte d’indépendance du Congo
A la fin des discours, l’acte d’indépendance du Congo est signé, d’une part, par les deux représentants du gouvernement belge. Il s’agit du Premier ministre belge Gaston Eyskens et du ministre des Affaires étrangères Pierre Wigny ; et, d’autre part, par les représentants du gouvernement congolais: Patrice Emery Lumumba, Premier ministre et Justin-Marie Bomboko, ministre des Affaires étrangères.
Un nouveau chapitre de l’histoire politique du Congo vient de s’ouvrir. Et Justin-Marie Bomboko sera l’un des acteurs majeurs de cette première République.
A suivre !
Président honoraire de l’assemblée nationale
Ancien vice-premier ministre
Avocat au barreau de Kinshasa-Gombe
Chercheur indépendant
Vos observations, corrections et critiques sont les bienvenues
Source : -" Histoire générale du Congo " d’Isidore Ndaywel
- " Cadres et dirigeants au Zaïre " par Mabi Mulumba et Mutamba Makombo
- Entretiens personnels avec Justin-Marie Bomboko, Alain Bomboko et Jean-Marie Elesse
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