03/03/2026
Les études historiques sont un miroir déformant. Le temps consacré par les historiens professionnels et les amateurs d'Histoire à tel domaine du passé, le volume des publications, n'ont aucun lien avec le nombre de gens que cela a concerné à l'époque, ni avec le temps qu'ils y ont passé. En voici une illustration.
La première photo appartient au Musée en classe. Elle a été prise par un soldat allemand lors de la Campagne de France en 1940, elle est issue de son album personnel. Elle montre deux hommes noirs en habits civils, l'allure décontractée. Il peut s'agir de soldats prisonniers, mais pourquoi en habits civils, ou de travailleurs.
La seconde photo provient d'Alsace et a été publiée pour identification il y a quelques mois. La période est évidente, le reste a été découvert par des intervenants : l'uniforme désigne un chef d'équipe ("Obermeister") de l'Organisation Todt, les trois autres hommes sont quasi-certainement des ouvriers de son équipe, et la maison neuve derrière est probablement ce qu'ils construisent.
J'ai voulu approfondir le contexte des photos de ces hommes noirs en France pendant l'Occupation, loin des massacres qui sont la quasi-totalité du discours public sur le sujet. Par une recherche rapide sur internet, je n'ai quasiment rien trouvé. Le plus fourni est ceci : "Selon les chiffres du sous-secrétariat d’État aux Anciens combattants, 21 500 Africains et Malgaches, et 16 600 Maghrébins sont tués entre 1939 et 1945. Environ 25 000 Africains et Malgaches et 18 000 Algériens sont fait prisonniers et restent bloqués en métropole durant toute la durée de la guerre, d'abord dans des frontstalag allemands en France, puis transformés en “travailleurs libres”, et enfin “recrutés” par l'organisation Todt pour construire des fortifications sur la côte méditerranéenne" https://www.histoire-immigration.fr/les-etrangers-dans-les-guerres-en-france/1940-des-coloniaux-dans-l-armee-reguliere-et-dans-la-resistance
Mais, curieusement, pas moyen de trouver ne serait-ce qu'une photo de ces 43.000 Africains, du nord ou du sud du Sahara, versés dans l'Organisation Todt.
On publie, re-publie, re-republie et re-re-republie au sujet des soldats africains massacrés par la Wehrmacht en mai-juin 1940; depuis une vingtaine d'années on met en avant, jusqu'à en faire un film, Addy Bâ, tirailleur qui a pris le maquis : moins de 3.000 personnes sont concernées. Qui écrit l'histoire des 43.000 Africains qui ne sont pas morts et sont partis sur les chantiers allemands ? A peu près personne. Qui étaient-ils, comment sont-ils arrivés là, qu'y ont-ils fait, que sont-ils devenus ensuite ? Quelles ont été leurs relations avec leur encadrement, avec les autorités françaises et avec les populations ?
"Etre africain en métropole pendant l'Occupation" : un titre qui devrait susciter l'intérêt, et n'en suscite aucun si on parle des vivants.
Ce constat mène, dans un second temps, à la réflexion sur ce qui fait que telle figure ou tel évènement est mis en avant.