05/03/2026
« Le monastère noir » d’Aladar Kuncz (première partie)
Cette première partie a pour source un article de La Lettre aux Amis de l’Île de Noirmoutier n° 176, décembre 2014, « Le monastère noir histoire ou littérature ? Aladar Kuncz, un « indésirable » pris dans la tourmente de 1914-1918 » d’Eva Jeney, chargée de recherches principales à l’Institut d’Etudes Littéraire de l’Académie des Sciences de Hongrie.
La deuxième partie reprendra des extraits du Monastère noir ainsi que de sa préface.
Aladar Kuncz est un écrivain hongrois, auteur du récit « Le monastère noir » qui raconte l’internement des « indésirables » internés au château de Noirmoutier d’octobre 1914 à juillet 1916.
Aladar Kuncz est né en Transylvanie. Avant 1914, c’est un intellectuel pénétré de culture française qui voyage à plusieurs reprises en France. En 1912-1913, il obtient une bourse de son gouvernement et passe 14 mois en France, à Paris, mais aussi en Bretagne. A l’été 1914, il est en vacances à Carantec, près de Morlaix. Avec le déclenchement de la guerre, il est désormais considéré comme un « ennemi » et il est arrêté avec d’autres ressortissants de pays « ennemis ». Faute de pouvoir quitter le territoire français dans les 24 heures au termes de dispositions prises par le gouvernement français, il tombe sous le coup de mesures de surveillance et d’évacuation et après une étape passée dans le dépôt de Périgueux, il est interné dans le château de Noirmoutier. En juin 1931, date de sa mort est publié « Le monastère noir » dans lequel il raconte son expérience vécue et ses années d’internement.
Dans le récit, le lecteur rencontre les figures de Français « ordinaires » : le petit marchand de journaux, Madame Mignal et sa fille Marthe ou le sergent Guillaume. Madame Mignal, Germaine Micheneau (1881-1958) est l’épouse d’Adrien Mignal (1977-1925), originaire des Herbiers qui dirigea de 1902 à 1939 avec elle l’Hôtel Moderne de la Grande Rue de Noirmoutier. Madame Mignal gère la cantine du camps des internés, gestion à laquelle elle met fin le 1er janvier 1916, car, son mari étant sur le front, elle « se doit à son hôtel et à ses trois enfants » (AD 85, lettre de Marthe Mignal au Préfet, 13 décembre 1915).
Louis Troussier, notable noirmoutrin, a tenu un journal quotidien « La guerre vue de Noirmoutier de 1914 à 1918 ». Ce journal, avec beaucoup de détails, complète ou « corrige » quant à la référence l’ouvrage de Kuncz sur les noirmoutrins et leurs indésirables. « 24 septembre 1914 – Un télégramme adressé au maire, nous annonce l’arrivée prochaine de 250 Allemands, Il ne semble pas que ce soit des prisonniers de guerre qu’on nous envoie, mais bien plutôt de simples indésirables », 29 septembre 1914 – « Le sous-préfet est arrivé. Il vient en fourrier pour installer nos futurs internés. Avec lui, on visite le château, puis longue séance à la mairie où il nous explique ce que nous aurons à faire (…) ». Le sous-préfet confirma qu’il s’agissait bien d’indésirables civils. « Ils seront 250. Ils arriveront vendredi soir par Fromentine, encadrés de 25 soldats qui resteront ici à les garder (…) Nous aurons de plus la charge de loger, nourrir, entretenir tout ce monde, dans des conditions possibles et sans dépenser trop ! ». « 2 octobre 1914 – C’est ce soir qu’arrivent nos Allemands, La garde municipale, dès le matin, décroche ses fusils de chasse. La population s’agite ; les femmes généralement ont peur. A Barbâtre et à La Guérinière, des incidents sont à craindre. On menace de jeter des pierres sur le passage des internés. Ils doivent être ici entre 4 et 5 heures. Leur campement s’apprête, Toute la journée, on coupe, on cloue, on scie partout au château. C’est une procession pour voir comment ils seront installés. 4 heures (…) Les prisonniers passent, d’un pas encore assez ferme, précédant trois charrettes chargées de leurs bagages et de quelques éclopés. Ils sont souillés de poussière, barbus, chevelus, pour la plupart hors de raison (…) Ils s’engouffrent sous la porte du château (…) Maintenant ces hommes paraissent harassés. Plusieurs se sont précipités sur une barrique d’eau, y ont rempli des bouteilles et, après avoir bu, se sont allongés sur l’herbe de la cour. Beaucoup sont des ouvriers sales, loqueteux repoussant, antipathiques (…) Leur souper est prêt, pour ce soir, on le leur servira dans leurs chambres. On les partage par chambrées, on nomme à chaque chambrée un chef responsable des infractions au règlement, puis on les conduit au donjon dont les différentes pièces, garnies de bottes de paille, leur serviront de dortoirs (…) ». « 3 octobre 1914 – Dès ce matin, la plate-forme et les tours du château sont couronnées d’Austro-Allemands, prenant une première vue du pays (…) Ils ont moins mauvaise figure qu’hier et l’opinion des gens qui les gardent est qu’ils ne sont guère redoutables. Presque tous réclament l’aménagement d’une cantine. » « 6 octobre 1914 – (…) Ils s’installent peu à peu ; leur cantine fonctionne (…) » . « 8 novembre 1914 – Les détenus s’enrôlent par petits pelotons à la Légion étrangère (…) » « 29 décembre 1914 – Entre Allemands, Autrichiens, Polonais etc. on se bat dans notre camp de concentration. On se voit dans l’obligation de séparer les nationalités (…) » « 25 avril 1915 – On vient d’enterrer un nouvel interné du château mort à l’hôpital. Il étais bavarois et catholique. Tout le camp l’a accompagné à l’église et de là au cimetière au pas de parade. 5 mai 1915 – Nous allons faire travailler les internés du camp de concentration à des améliorations de voirie autour du château. On nous l’interdit. Pourquoi ? Je vous le donne en mille Parce qu’ils ne sont pas assurés contre les accidents du travail !!! ».
A l’époque, le terme de camp de concentration était un terme officiel pour définir les lieux d’internement des prisonniers de guerre et des civils, en alternance avec des termes comme dépôt, camp d’internement.
Aladar Kuncz sous-titre le Monastère noir par Souvenirs de l’internement français.
Peu à peu se met en place dans le camp une activité intellectuelle et artisanale des prisonniers. La chambrée numéro 6 d’Aladar Kuncz devient un cabinet de travail. Car ceux qui se laissent prendre par la vie de prison sont perdus.