10/09/2026
Promenades littéraires à Noirmoutier
Extrait de la Lettre aux amis de Noirmoutier n° 12, juillet 1973,
« Certes il y a des endroits qui ont plus inspiré les écrivains que Noirmoutier mais néanmoins les descriptions des différents sites de l’île sont suffisamment nombreuses (…).
Le XVIIIe siècle, dans sa deuxième moitié, a vu l’éclosion d’un sentiment de la nature ; la « Nouvelle Héloïse » (1761) de J. J. Rousseau eut de nombreux imitateurs. Le chanoine Commart de Puylorson – premier historien de l’île – en subit visiblement l’influence. De son petit pays il laissa des descriptions louangeuses, excessivement louangeuses, qu’on jugera peut-être ampoulées, bien dans le style de l’époque assurément. Son contemporain, Jean-Corneille Jacobsen, gros négociant, - qui préférait Voltaire -, dans l’intention identique d’intéresser le Roi au sort des Noirmoutrins, noircit au contraire à l’extrême le tableau, faisant de l’île le pays le plus malheureux du monde (…).
Au XIXe siècle, on fut plus désintéressé comme il était de bon ton dans ce siècle de la bourgeoisie triomphante. Les Noirmoutrins riches voyagent volontiers, se piquent d’écrire ; on vient aussi à Noirmoutier en touriste intrépide. On compare avec d’autres pays et, selon les tempéraments, la description est à l’avantage ou au détriment de l’île. Le style romantique fait fureur (…).
Pour les écrivains professionnels du XXe siècle - tout au moins ceux cités ici – Noirmoutier n’est que le cadre d’une action plus ou moins romancée, un prétexte à enjoliver un récit, à le situer dans un lieu connu maintenant d’un très grand nombre de personnes, en un mot c’est un moyen de mieux vendre leur œuvre, et cela nous vaut parfois des passages très curieux où ils font bon marché de la vérité et de l’authenticité. C’est le cas d’Aladar kuncz et de Boileau Narcejac. Par contre quelle admirable connaissance de l’île avait Marc Elder et surtout Pierre L’Ermite ! Celui-ci, d’une plume alerte, saisit les paysages dans ce qu’ils ont de profondément original, mais ce talent ne sert qu’à développer des intrigues sans grand intérêt, qui nous font sourire aujourd’hui (…).
Extrait n° 1 – Chanoine André Commart de Puylorson
« La ville de Noirmoutier est passablement bien bâtie ; elle l’est du moins solidement. Les maisons étaient autrefois plus élevées et couvertes d’ardoises. La violence des tempêtes, plus fréquentes sur le bord de la mer qu’ailleurs, a fait appercevoir l’inconvénient de l’exaussement des maisons et a déterminé à les élever moins et à les couvrir de tuiles à cause que, par leur poids, résistent mieux à l’impétuosité des vents. Les rues sont un peu désertes. La grande qui est très large fome un assez jolly coup d’oeil : la place, de figure quarée, est bordée sur trois faces de maisons assez régulièrement bâties. Le côté du midi où est la halle et l’auditoire est le plus défectueux. Il serait facile d’y faire quelque chose de beau. Elle est susceptible d’un embelissement qui contriburoit à la comodité publique, IL s’agiroit d’y faire conduire la source de la fontaine d’Acquenette et d’en faire une au milieu de la place (…).
En été, en se promenant dans ce bois (de la Chaise)… on découvre une vaste étendue de mer. On ne saurait choisir un bain plus sain et plus agréable. On trouve au bas des rochers, à l’ombre si l’on veut des chênes, des aires naturelles formées dans le rocher, bordée de cailloux transparants où repose lorsque la mer est basse une eau pure et qui laisse apercevoir au fond un sable dont la neteté et la finesse sont dignes des nymphes les plus délicates. On peut s’y laver sans crainte de s’y blesser ; un doux murmure de l’ondulation de la mer augmente les délices du bain, et le chant des oiseaux perchés sur les arbres forment une charmante harmonie capable d’enchanter les divinités marines et terrestres. Après un long circuit d’où l’on se promène d’agrément en agrément, on peut se reposer dans un antre qui a mérité le noms favori de chambre des Dames. C’est un espace de vint à trente pieds en quarré qui forme une espèce de salle couverte du côté de la mer. Son plafond qui s’avance en forme impériale est un rocher ombragé par des chênes verds et touffus ; un rideau formé par des arbres plantés en dessous dérobant aux yeux de ceux qui sont en mer ou sur le rivage sans être privé eux-mêmes des spectacles des vaisseaux qui voguent à peu de distance. Après un amusant repos dans ce séjour, dont l’amour et l’amitié se sont disputés le terrain pour s’y battir un temple, on revient à la fraîcheur au travers des bois et d’un court espace de bruyères ; on trouve une jolie allée qui n’a pas été sans quelque raison appelée l’allée des Soupirs. »
Extrait n° 2 – « L’observateur anglais ou correspondance secrète entre Milord All’eye et Milord All’ear tome III, John Adamson, 1778.
L’extrait ci-dessous est un acs non rare de piraterie littéraire. Au départ un mémoire au Roi rédigé par J. Cornils Jacobsen, député de l’île, et présenté le 31 mars 1776. Il a été pillé, mot pour mot parfois, par Condelet, inspecteur des domaines du comte d’Artois, dans un Essai sur l’histoire et les grands fiefs de la province du Poitou, et par l’Anglais anonyme que nous citons. Mais qu’il n’est pas impossible que cet Anglais soit Jacobsen lui-même dont on sait par ailleurs les attaches avec l’Angleterre d’autant que l’article est daté du 22 avril 1776.
« Cette Ile, située en Poitou, n’était dans l’origine qu’un grand rocher entouré de dunes de sable, que les vents et la mer ont minées.
Des Français ont exécuté le projet hardi d’en chasser l’océan, pour s’emparer d’un terrain stérile et désolé qu’il leur dispute encore.
Cet élément terrible est élevé de douze pieds au-dessus de la superficie du sol : et pour pouvior s’y maintenir, les habitants ont été obligés d’opposer à la fureur des flots des digues artificielles qui occupent un espace de onze mille toises.
Quoique vaincue par l’industrie et le courage d’hommes laborieux et infatigables, la mer ne cesse de travailler à la destruction de ces digues artificielles ; et por réparer les ravages, le pays ne fournissant pas assez de pierres, les habitants de Noirmoutier sont obligés d’en aller arracher à force de bras, à une lieue et demie en mer, sur les rochers qui peuvent seuls en procurer.
Un fléau non moins redoutable que les eaux, tient continuellement ses habitants en alarmes ; plus du tiers de l’Ile est formés de sables mouvants que rien ne peut fixer, que le vent enlève et disperse dans les champs dont il détruit les espérances ; et pour en donner une idée, il suffira de remarquer qu’en 1763, plus de dix maisons furent ensevelies sous eux dans la paroisse de Barbâtre ; et l’on y voit encore le sommet d’un moulin qui en fut couvert, comme le monument perpétuel de cet affreux événement.
Elle est absolument dénuée des choses les plus nécessaires à la vie ; on n’y trouve ni bois pour la construction, ni vignes, ni bœufs, ni moutons, ni bêtes de somme, ni foires, ni marchés manufactures, ni chaux, ni pierres, ni tuiles, ni ardoises, ni plâtre ; l’Arabie n’offre point à l’oeil étonné du désert plus affreux : tel est le ciel sous lequel des hommes ont osé s’établir contre le vœu de la nature.
La Hollande elle même, ce pays singulier, le chef d’oeuvre de l’industrie des hommes et de leur force, ne présente rien de plus étonnant que le spectacle de l’Ile de Noirmoutier. Mais que ces habitants sont dna sune situation bien différente de ceux-ci, par leurs richesses et les ressources de leur commerce immense, pour défendre leur pays contre leur redoutable ennemi !
Qu’on ajoute à cette ingratitude du sol, tous les maux que la mer fait perpétuellement souffrir à ces mêmes habitants : tantôt ce sont des digues qui se rompent ; tantôt des vents impétueux, dont la violence emporte souvent les toits des bâtiments, qui ne ravagent tous les lieux partout où ils passent, couvrent souvent les terres de leurs masses indestructibles, occasionnent des desséchements et des réparations les plus ruineuses. On conviendra que nul pays ne mérita plus la protection des Souverains. »
Extrait n° 3 – Ch. Rouget de Kerguen « La France maritime » 3e volume 1837.
« Dans les îles perdues sous les brouillards de la Bretagne, il en est ujne, sentinelle avancée au milieu des flots, phare de salut pour le navire en détresse, qui semble complètement ignorée, quoiqu’elle puisse fournir un aliment précieux à la curiosité de tous.
Quand on passe à Saint-Nazaire, en sortant de la rivière de Nantes, un peu plus loin, sur la côte, on aperçoit au milieu des brisants un rocher de granit noir à crête sauvage : c’est l’île de Noirmoutier.
Couchée au niveau des flots qui la baignent, couverte d’eau à la marée montante, hérissée de rochers, environnée d’écueils, l’île de Noirmoutier est même pour les pêcheurs qui l’habitent un sujet de profonde terreur.
Ce pays désert, pour ainsi dire, est cepndant à plus d’un titre digne de fixer l’attention des voyageurs.
Il n’y a qu’une seule auberge à Noirmoutier, si l’on peut appeler ainsi une misérable bicoque construite de cailloux cimentés avec du sable et des varechs, et recouverte de goémon. Lorsque après avoir heurté à plusieurs portes, nous fûmes simultanément frappés de l’excessive ressemblance qui existait entre ce caravansérail des pêcheurs de la côte et bon nombre d’étables à vaches que nous avions remarquées dans quelques villages de la Basse-Bretagne, le fumet de bipèdes des deux sexes qui vint subitement nous saisir l’olfactif, nous confirma de plus en plus dans nos prévisions. Cependant, nous n’en étions pas à cela près des délicatesses de l’odorat, et nous entrâmes bravement dans le bouge enfumé au fronton duquel se dessinait, d’une façon tout à fait joviale, un énorme chat de gouttière, la patte posée sur un large placard de peinture noire qui avait le prétention de ressembler à une bouteille. »
Extrait n° 4 – Marc Elder, « le peuple de la mer », 1930.
Marc Elder reçut le prix Goncourt en 1913. Son ouvrage est un recueil de nouvelles dont l’action se passe surtout à L’Herbaudière dans le milieu des marins. On peut parfois mettre des noms sur ses personnages. L’ensemble ets de bonne tenue et alerte.
« Sur la rive gauche est groupé Noirmoutier, petit amas de maisons blanches coiffées de tuiles que dominent le cube granitique du château massif fendu de meurtrières, sommé de toits pointus, et le clocher roman, lourd, parmi les touffes vibrants des grands ormeaux.
De l’autre côté, à droite, c’est le marais plat, quadrillé, fuyant jusqu’aux plages de l’ouest que bat la mer du large. Des silhouettes de moulins, comme de hauts bonshommes, qui se font signe les bras au ciel, repèrent la plaine ; des meules de sel frais éclatent d’une blancheur de neige dans la lumière.
Les cultures sont rases, cachées aux plis des terrains, car la brise étrille rudement les plus hautes ; et des arbres apparaissent couchés sous le vent ainsi que des fumées. Ici et là, on découvre un âne confondu avec les champs roussis.
Le port de L’Herbaudière.
Devant lui s’arrondissait la plage sur laquelle le jusant abandonnait des lianes en guirlandes vertes ete des méduses d’opale affaissées sur leur chevelure. Des tas de goémon, deux bouées galeuses, quelques centaines de casiers blanchis allaient à la file, jusqu’à la cale qui monte doucement vers la remise du bateau de sauvetage. Puis la jetée haute, puissante, avançait de cinq cents mètres dans la mer, comme un bras protecteur, devant les barques claires mouillées près à près sur leur corps mort. »
Extrait n° 5 – Aladar Kuncz, « Le monastère noir », 1937.
Aladar Kuncz fit partie de ces « indésirables », c’est-à-dire des ressortissants allemands, austro-hongrois et bulgares, qui furent enfermés au château de Noirmoutier pendant la Grande Guerre. On ne s’étonnera pas que le livre ne soit pas très tendre pour certains des habitants ; les conditions de la captivité étant d’ailleurs relativement dures. Le passage choisi rend hommage au micro-climat de l’île que l’auteur a biens compris.
« Après les pluies d’automne vinrent les pluies d’hiver. Ce n’est que dans la première semaine de décembre que se produit quelque changement dans le temps : la neige se mit à tomber et, pour un jour ou deux, enveloppa l’île d’un blanc manteau. Dans ces parages, cela constituait un grand événement. La portion ouest de l’île, en particulier, jouit habituellement d’une température très douce. Le Gulf Stream étant jusque là son courant tiède et influe sur le climat de la partie de l’île qui fait face à l’océan. Dès la fin janvier, le mimosa y fleurit, en février les arbres fruitiers revêtent leur parure de fête et les légumes y précèdent de plus d’une semaine ceux du continent. Sur ce côté, jusqu’à la plage, s’étend un bois parsemé de villas et de petites résidences estivales. En été, beau coup de touristes y viennent en villégiature.
La citadelle s’élève du côté qui fait face à la terre ferme. Une étroite langue de terre relie l’île au continent ; à marée basse, il est possible de traverser par ce chemin avec une voiture, si le cocher est habile. De ce côté, le climat n’est pas à beaucoup près aussi clément que sur le flanc ouest. Mais là également, les hivers rigoureux sont inconnus ; c’est au point que les habitants n’avaient pas vu de neige depuis vingt ans. Cet extraordinaire événement fut naturellement attribué par les indigènes à la présence des « Boches ». »
Extrait n° 6 – Abbé Loutil (Pierre L’Ermite)
« Car le pays est vraiment joli. C’est une côte d’azur moins usée que l’autre. Le matin, quand j’ouvre ma fenêtre, j’ai toute la baie devant moi et un grand rocher qu’on appelle le Cob ; puis, au loin, une série de plages bordées de villages : le grand Vieil, le petit Vieil, la Madeleine, la Blanche… Les maisons basses et blanchies à la chaux, couvertes de ces tuiles rondes qui annoncent le Midi, se détachent en notes très claires entre le bleu du ciel et celui de la mer. On se croirait en Algérie. Et d’autant plus qu’il y a ici une lumière spéciale, très aérienne qui me fait regretter de ne pas avoir apporté mes pinceaux…
Les Eloux.
Il aperçoit le moulin, en effet, en pleine décomposition. Voici la mare, où deux vaches s’abreuvent d’une eau verdâtre bien inquiétantes pour les petits fromages blancs de demain… Puis un long mur, très noirmoutrin, en pierres moussues, au dessus duquel s’élèvent et se confondent des troncs antiques d’yeuses, de cupressus et de figuiers.
A droite, à gauche, des yuccas, des aloës, des pins parasols,
Le soleil, déjà haut, fait chanter toutes ces verdures puissantes, et donne au paysage une allure presque orientale... »
Extrait n° 7 – Boileau-Narcejac, « Maléfices », 1961.
« Je doute que vous soyez venus vous perdre en ce coin de Vendée, qui est désolé l’hiver, et l’été, sans grâce. L’île de Noirmoutier se rattache au continent par une chaussée longue de quatre kilomètres, que la mer recouvre à chaque marée. Mais cette chaussée ne ressemble à aucune autre. Elle serpente, comme une piste, à travers les sables, route en certains endroitrs, et mauvais chemin, toujours mouillé, en certains autres. On l’appelle : le Gois… le Gois, en cette saison, était désert. Noirmoutier n’était qu’un trait violet, à l’horizon. La mer se devinait, tout au bout des vases, à des vols de mouettes. J’entends encore, perdu dans la distance, quelque part vers l’ilôt des Piliers, le mugissement grave d’un vapeur cherchant l’entrée de la Loire. J’étais un peu anxieux. Pourtant, je me sentais sûr de moi et plutôt joyeux, à cause ded l’air vif, et de cet immense espace solennel au centre duquel j’avançais comme à tâtons, parmi les fondrières… je me rangeai vers le milieu, pour laisser passer le car de Nantes, traînant sa remorque brinquebalante. Milsant, le chauffeur, me fit bonjour de la main. Puis la route se releva et j’abordai l’île. Du Bois Gaudin à Noirmoutier, il n’y a même pas quinze kilomètres. Je les parcourus sans me presser.
… Le Bois de la Chaise est ce qui reste d’une vaste forêt de pins qui devait couvrir, autrefois, tout le nord de l’île. Les plus belles villas ont été construites dans ce bois, au bord de la baie de Bourgneuf, à l’abri des vents du Large. »