06/07/2026
La peinture d'Eugène Carrière a inspiré de tous temps les photographes. C'est encore le cas aujourd'hui avec le travail de Gilles Boudot qui s'y réfère nommément.
Le premier voile
Les enfants uniques, solitaires, se trouvent souvent livrés à la rêverie. Accompagnant parfois mon père (1) au Musée des Beaux-Arts de Toulon, j’avais, dans une grande salle, un rendez-vous personnel avec un immense tableau.
Une toile d’Eugène Carrière (2) à la palette réduite aux seuls tons de bruns et à la facture légère, presque transparente, dégageait une impression fantomatique. Son titre, le premier voile, associé à la représentation d’une cérémonie familiale inquiétante, me plongeait dans une fascination teintée d’effroi.
Je ne l’ai que très rarement revue.
On dit que le Covid a changé beaucoup de choses dans le propos des artistes. Était-ce la réclusion forcée ou le sentiment diffus de notre finitude mais mon travail s’est orienté comme par un caprice du destin vers la figure humaine à travers une série de prises de vues au sténopé en 20 secondes de pose.
Une technique rudimentaire et directe qui avait, à mes yeux, le pouvoir imaginaire de capter, en renonçant à la netteté, une essence plus profonde de l’être.
Une foule d’anonymes a été ainsi rassemblée, formant une famille invisible que la nudité rendait paradoxalement désincarnée et intemporelle.
Le travail s’est accompli sur plus de cinq ans voyant s’agréger au fil du temps et sans sélection aucune, les participants les plus imprévisibles. Je m’émeus encore aujourd’hui
de cet élan autour du projet.
Récemment, la préparation de l’exposition de la Maison du Cygne m’a imposé un tri dans les 240 images capturées. Cet arbitrage demandait d’entrer plus profondément dans les images, d’en questionner la dimension poétique, voire sacrée.
Curieusement, mon choix se porta sur des images ayant un lien de parenté affirmé. Elles partageaient toutes une substance légère, opalescente comme un fragile effluve spirite qui, mystérieusement, les distinguait des autres.
Alors, comme surgi du plus profond oubli, le souvenir du premier voile d’Eugène Carrière réapparut, incontestable. Par des fils subtils, sans doute avait-il nourri secrètement cet inexplicable travail photographique.
Dès le début de l’aventure, et à mon insu, l’enfant de jadis avait donc pris les rênes pour explorer enfin, à travers moi, l’espace de son émotion lointaine. (3)
Gilles Boudot mai 2026
(1) Jean Boudot 1929-2021, dictionnaire Alauzen des Peintres et Sculpteurs de Provence
(2) Eugène Carrière 1849-1906
(3) l’hypothèse est peut-être fausse mais elle me plait bien